Lundi 25 mai 2009


Le réalisateur Alain Resnais (4ème à gauche) pose à coté de Michael Haneke (3ème à droite) après avoir été récompensé par un prix spécial pour toute sa carrière lors de la cérémonie de clôture du 62e Festival de Cannes. Michael Haneke a reçu la Palme d'or pour « Le ruban Blanc).  (AFP PHOTO / VALERY HACHE)

Le réalisateur Alain Resnais (4ème à gauche) pose à coté de Michael Haneke (3ème à droite) après avoir été récompensé par un prix spécial pour toute sa carrière lors de la cérémonie de clôture du 62e Festival de Cannes. Michael Haneke a reçu la Palme d'or pour « Le ruban Blanc). (AFP PHOTO / VALERY HACHE)

A Cannes, hier, l’Autrichien Michael Haneke, a pu enfin brandir la Palme d’or, avec son film «Le ruban blanc», se hissant ainsi au sommet d’un palmarès dont il avait déjà franchi plusieurs marches (Grand prix du Jury pour «La pianiste, en 2001», et Prix de la mise en scène pour «Caché», en 2001). Une Palme incontestable. Car «Le ruban blanc», chronique en noir et blanc d’un village d’Allemagne du Nord à la veille de la Première guerre mondiale, est une œuvre puissante sur les ravages psychologiques au sein d’une communauté soumise à d’inflexibles lois sociales et morales. Cette Palme d’or couronne aussi le regain du cinéma de langue allemande, dont l’un des grands acteurs, l’Autrichien Christoph Waltz, époustouflant colonel nazi dans le film de Quentin Tarantino, «Inglorious bastards», a reçu le Prix d’interprétation masculine.

Après la Palme d’or «Entre les murs», en 2008, le cinéma français poursuit aussi sa reconquête cannoise, avec le Grand prix du jury décerné au film «Un prophète», de Jacques Audiard, récit de la stupéfiante «ascension» d’un jeune taulard. Charlotte Gainsbourg a, elle, reçu le prix d’interprétation pour «Antichrist». Espérons que ce prix couronne l’actrice, «allée aussi loin qu’il est possible d’aller pour une actrice», comme l’a précisé, après la cérémonie, Isabelle Huppert, présidente du jury, et non pas l’insoutenable œuvre du Danois Lars von Trier, traversée comme nombre d’autres films du Festival, par la question de Dieu … et du diable.

Le reste du palmarès reflète l’incroyable diversité de la compétition, jouant le grand écart entre expériences visuelles et cinéma de genre, de l’intime au collectif. Des films discutables ont ainsi été récompensés : le glauque «Kinatay», le provocant «Nuit d’ivresse printanière», ou «Thirst, ceci est mon sang», un sommet du Grand Guignol. Alors que d’autres, comme «Looking for Eric», de Ken Loach, drôle et généreux, prix du jury œcuménique, aurait mérité encore plus de visibilité. Dans l’ensemble, le Festival aura proposé, cette année encore, une sélection de haute tenue, sur des sujets forts (Dieu, la transmission, la peur de l’autre …). Il en a été de même dans les sections parallèles. Preuve de la vitalité du cinéma mondial, et sa prodigieuse capacité à se renouveler.

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Dimanche 24 mai 2009


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Les premiers prix ont commencé à tomber hier après-midi. Le jury œcuménique a ainsi récompensé « Looking for Eric », de Ken Loach, avec une mention spéciale au « Ruban blanc », de Michael Haneke. Je l’écrivais avant-hier, le film du cinéaste autrichien est bien placé pour une Palme d’or. Confirmation de sa côte auprès des journalistes, avec le prix fipresci, décerné aussi hier par un jury international de critiques.

Quelques heures avant le palmarès, France, pour les premiers jours du Festival, et moi, pour la suite, risquons quelques pronostics uniquement basés sur nos coups de cœurs :

Palme d’or de France : « Un prophète » de Jacques Audiard, dont la puissance a largement dominé la première semaine de ce festival. La mienne : « Un ruban blanc »

Prix d’interprétation masculine. France : le débutant Tahar Rahim a subjugué les festivaliers dans « Un prophète » où il interprète l’ascension d’un jeune taulard. Moi : Steve Evets, le héros de « Looking for Eric », de Ken Loach.

Prix d’interprétation féminine : le cœur de France balance entre deux comédiennes : L’anglaise Katie Jarvis, elle aussi nouvelle venue au cinéma, s’impose dans « Fish Tank », de la britannique Andrea Arnold, dans le rôle d’une adolescente violente et paumée. L’australienne Abbie Cornis illumine « Bright Star » de Jane Campion, un film romantique qui a fait chavirer les cœurs les plus endurcis de la croisette. Moi : Giovanna Mezzogiorno, qui joue l’amante de Mussolini, dans « Vincere », de Marco Bellochio. Elle a une force qui me rappelle Anna Magnani.

Le jury nous suivera t-il ?

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Samedi 23 mai 2009


Sauf coup de théâtre, les deux derniers films en compétition ne risquent pas de chambouler le palmarès, comme ce fut le cas en 2008, avec « Entre les murs », projeté … en dernier.

Tous deux sont de « vrais faux » films asiatiques : « Carte des sons de Tokyo », de l’Espagnole Isabel Coixet, a été tourné dans la capitale nipponne, comme son titre l’indique ; et « Visage », du Taiwanais Tsai Ming-Liang (« Les rebelles du dieu néon », « La rivière », ou « Et là-bas, quelle heure est_il ? »), à Paris, essentiellement.

L'actrice et ex-top model, Laetitia Casta et le réalisateur malaisien Tsai Ming-Liang (AFP PHOTO / VALERY HACHE)

L'actrice et ex-top model, Laetitia Casta et le réalisateur malaisien Tsai Ming-Liang (AFP PHOTO / VALERY HACHE)

Le premier, une histoire d’amour (très charnelle), mâtinée de thriller, entre un caviste espagnol et une mystérieuse Japonaise, joue sur la belle image, mais s’étire à l’infini.

Le second confirme l’immense talent de photographe et de créateur d’images de Tsaï Ming-Liang, mais sa difficulté de plus en plus aiguë, à chacun de ses nouveaux films, à proposer une fiction qui tienne ne serait-ce qu’en éveil.

Dans « Visage », ce ne sont qu’hommages et reprises de ses obsessions. Hommage à François Truffaut (à qui le cinéaste taiwanais voue un véritable culte), à travers ses acteurs : Jean-Pierre Léaud, Fanny Ardant, ou Jeanne Moreau. Et obsession récurrente pour les canalisations, d’eau en particulier, surtout lorsqu’elles crèvent, comme dans son film « The River », déversant des trombes dans les appartements. Enfin, Laetitia Casta, également à l’affiche du film, remplit à merveille son rôle de gravure de mode.

Si on s’ennuie un peu avec la sélection officielle, beaucoup de bonnes surprises en revanche dans d’autres sections du Festival : « Voyages du vent », du Colombien Heitor Dhalia, à Un certain regard et « Ajami », qui a clôt hier soir La quinzaine des réalisateurs sont deux bonnes surprises.

Scandar Copti (à gauche) et Yaron Shani, codirecteurs du film "Ajami"  (Photo by John Shearer/Getty Images)

Scandar Copti (à gauche) et Yaron Shani, codirecteurs du film "Ajami" (Photo by John Shearer/Getty Images)

Heitor Dhalia livre un film sans prétention sur un vieux musicien itinérant, dont l’accordéon a été envoûté. Avec son aide, un jeune percussionniste, il va de joutes musicales en fêtes de village, à travers des paysages à couper le souffle. Cette ouverture sur l’ailleurs et l’horizon infini fait beaucoup de bien.

Tourné avec des acteurs amateurs, « Ajami », thriller de Scandar Copti (Palestinien) et Yaron Shani, dépeint sans clichés, les difficultés des deux communautés juives et arabes à Jaffa, et les a-priori que chacune nourrit vis à vis de l’autre. Les acteurs arabes sont des amateurs, formés par Scandar Copti dans des ateliers. « Ajami » restera comme l’un des films forts de ce Festival.

Je vous retrouve demain après-midi, avant le palmarès, que je regarderai comme vous, devant mon téléviseur, à partir de 19h00, en clair, sur Canal+.

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Vendredi 22 mai 2009


Le Festival a entamé sa décélération. Mais attention, c’est souvent dans la dernière ligne droite que se cachent les Palmes.  Les premiers films vus sont déjà loins – plus d’une semaine ! – et les derniers regardés sont encore dans tous les esprits : au moment de la délibération finale, ce genre de détail a son importance. La petite histoire du Festival veut d’ailleurs que producteurs et distributeurs de films en compétition exercent une aimable, mais insistante, pression pour bien placer au mieux leurs poulains dans le calendrier des projections.

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Michael Haneke et l'actrice Janina Fautz lors de la montée des marches, le 21 mai, avant la projection du "Ruban blanc" (Photo by Pascal Le Segretain/Getty Images)

Parmi les derniers films visionnés,  « Le ruban blanc », de l’Autrichien Michael Haneke, se détache clairement. L’auteur de « Code inconnu » (Prix du jury oecuménique 2000), ou de « Caché » (Prix du jury oecuménique 2005), a situé son film (en compétition) dans un village de l’Allemagne du Nord, dans les mois qui précèdent la Première guerre Mondiale. Le nouvel opus de Haneke relate la survenue de mystérieux accidents, dont sont victimes le médecin de ce village, l’enfant des châtelains, propriétaires de la quasi totalité des terres alentours, le fils handicapé mental de la sage femme. La vie sociale s’en trouve peu à peu empoisonnée.

Cette chronique sociale, tournée en noir et blanc, « à la manière des documents d’époque », précise le cinéaste, ne parle pas uniquement de la fin d’une époque étouffante et hiérarchisée, que la Grande Guerre engloutira, mais traite avant tout de la violence d’une société (sujet cher à Haneke), où une loi d’airain règle la vie de la communauté, et de la manière dont elle se perpétue à travers l’éducation des enfants. Ici, le rigorisme protestant, où tout manquement est puni de privations et de coup de verges, pour les plus jeunes, de rejet, pour les autres.

« J’espère que les spectateurs n’y verront pas qu’une particularité allemande, mais un questionnement sur la manière dont un idéal, ou un principe, quel qu’il soit, religieux politique …, rend une société inhumaine », a insisté Michael Haneke lors de sa conférence de presse.

Classique dans sa forme, mais avec un impressionnant travail sur l’image, et une distribution parfaite, nourri d’une véritable réflexion, quant à son fond, « Le ruban blanc », pourrait bien remporter la Palme d’or. Car il arriverait après plusieurs années de récompenses suprêmes attribuées à des films très en prise directe avec les grandes préoccupations du moment. Il n’en fait pas l’économie, mais avec une appréciable distance. Ajoutons qu’Isabelle Huppert, présidente du jury, peut aussi être sensible au travail du cinéaste de « La pianiste », grâce à qui elle a remporté le prix d’interprétation en 2001. Cette « intimité » peut d’ailleurs avoir l’effet inverse, pour éviter des commentaires malfaisants, si « Le ruban blanc » l’emporte…

Déception en revanche, avec « L’origine » (en compétition), de Xavier Giannoli (« Les corps impatients », « Quand j’étais chanteur »). Le cinéaste français s’est inspiré d’un authentique fait divers : un escroc (joué par l’excellent acteur Jean-François Cluzet) se fait passer pour un entrepreneur du BTP, et relance, pour empocher en liquide les commissions des fournisseurs, la construction d’une autoroute, interrompue deux années plus tôt en raison d’un litige avec des associations écolos.

Le portrait de l’homme providentiel débarquant dans une petite ville sinistrée du Nord de la France, et la manière dont il monte son escroquerie, sont d’un redoutable réalisme. Sa conversion en sauveur du bourg ne manque pas d’intérêt non plus. En revanche, la construction de ce bout d’asphalte, qui ne mènera nul part, sombre dans une sorte d’exaltation et de théâtralisation aussi lassants qu’à côté de la plaque.

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Le réalisateur Elia Suleiman (Photo : Sean Gallup/Getty Images)

Elia Suleiman, enfin, nous est revenu avec « The time that remains ». Véritable Buster Keaton palestinien, le cinéaste et acteur, auteur de films marquants comme « Intervention divine » (2002), et « Chronique d’une disparition » (1996), poursuit son exploration de la Cisjordanie occupée, à travers l’histoire de sa propre famille : des arabes israéliens, installés depuis des générations à Nazareth.

Elia Suleiman s’est servi des carnets de son père et du courrier échangé entre sa mère et des parentes exilées. Quatre périodes : de la création de l’Etat d’Israël à aujourd’hui. Les plus savoureuses sont les deux du milieu, des années 1960 aux années 1980 : les souvenirs d’école, la mort de Nasser, la jeunesse palestinienne révoltée …

Cependant, le film décline un peu dans sa dernière partie. Elia Suleiman, si affecté par la mort de ses parents, perd le fils de sa narration au point de transformer son film en une succession de vignettes : dommage, car le cinéaste et acteur, qui joue son propre rôle, est d’une irrésistible drôlerie. Et son petit théâtre de l’absurde, le meilleur moyen de mettre en évidence, avec une évidence aveuglante, la folie des uns, les drames vécus par les autres.

A demain.

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Jeudi 21 mai 2009


Montée des marches des grands soirs, hier, à 19 heures, pour le film de Quentin Tarantino, « Inglurious Basterds » (je suis impatient de savoir quel sera son titre français !). Avec une affiche de rêve, comme le Festival aime en être l’écrin : Brad Pitt, Diane Kruger, Mélanie Laurent, Daniel Brülh (le héros de « Good-bye Lenin ! » … avec quelques années de plus), et bien sûr Tarantino, avec son menton à la Joe Dalton.

"Brad Piiiiitt" et ses fans... (Photo by Sean Gallup/Getty Images)

"Brad Piiiiitt" et ses fans... (Photo by Sean Gallup/Getty Images)

Un peu avant 19 heures, je me suis glissé dans la foule qui se masse chaque jour à l’heure de la fameuse « montée ». « Du vécu ! », comme on dit dans certaines rédactions. Je n’ai pas été déçu. A moins dix, une clameur est montée de la foule, tout en amont des marches. Des hurlements de filles, à vrai dire, comme autrefois dans les concerts de Patrick Bruel. « Brad Piiiiitt ! » Ca ne pouvait être que lui. Bingo ! A ma droite, des gamines agitent frénétiquement un calicot, « We love you Brad ! ». Et de tout côté, les gens se hissent sur la pointe des pieds, lançant des « Il est où ? » brûlants.

Très pro, Brad Pitt. Il décoche, plus vite que son ombre, des sourires grands comme ça, signe de l’autographe, en veux tu en voilà. Revient en arrière chercher Angelina Jolie, qui s’était attardée. La classe ! Pendant que Quentin Tarantino danse sur le tapis rouge. Eh bien, je crois que je l’ai ressenti, ce fameux magnétisme de la célébrité, ce frisson qui gagne la foule à la vue de la star.

Le film ? Je vous en ai dit deux mots hier : un excellent pastiche de longs métrages de guerre. Mais avec ceci de particulier, qu’il met en scène un commando de juifs américains, chargé de liquider, en France, et sans pitié (scalpés, à l’indienne !), tous les nazis qui tombent entre leurs mains. Hitler, et son état-major, finissent même par y passer. Une sorte d’énorme catharsis. Reste, qu’on cherche vainement cette créativité qui a fait sa gloire, dans les années 1990, avec « Pulp Fiction », Palme d’or 1994, ou « Jackie Brown ».

Ouf ! Après la foule, le calme et la lenteur de deux films asiatiques. C’est le privilège du festivalier, de changer instantanément d’atmosphère, ou de se retrouver à l’autre bout du monde.

Ounie Lecomte (AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT)

Ounie Lecomte (AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT)

 

Première réalisation d’Ounie Lecomte (en sélection officielle mais hors compétition), une Française d’origine coréenne, « Une vie toute neuve », raconte l’année passé dans un orphelinat catholique de Séoul, dans les années 1970, par une petite fille de sept ou huit ans, que son père vient d’abandonner.

 

L'actrice Sae Ron Kim du film "Une vie toute neuve" (AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT)

L'actrice Sae Ron Kim du film "Une vie toute neuve" (AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT)

En fait, avec ce film, largement autobiographique, la cinéaste se penche, avec sensibilité et bienveillance, sur l’orpheline en attente d’une adoption, qu’elle fut elle-même. Elle traduit avec beaucoup de sensibilité doutes, chagrins, émotions et attentes de cette enfant qui finit par se résoudre à l’idée d’une autre vie ailleurs, et de ne sans doute plus jamais revoir les siens.

 

Thaïlandais, « Nang Mai », de Pen-Ek Ratanaruang, révélé en France en 2001 avec « Monrak Transistor » est, lui, un modèle de lenteur. Trois personnages occupent la scène : une forêt, où pousse un « arbre femme » magique. C’est tellement zen, qu’on finit par s’endormir…

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Mercredi 20 mai 2009


Alain Resnais est de retour. Un éternel retour, qu’on salue toujours chapeau bas, tant on reste fasciné par la vitalité et la capacité d’invention de ce cinéaste dont les œuvres ont déjà marqué la seconde moitié du siècle dernier. « Les herbes folles » (en compétition) est fidèlement adapté d’un roman de Christian Gailly, « L’incident ». Fidèle du moins pour les dialogues et l’esprit. Mais l’univers visuel est bien celui d’Alain Resnais. Car ce diable de cinéaste enrichit toujours de mille inventions tout ce qu’il touche, et parvient ici à faire jaillir sur l’écran le bouillonnement des situations, la drôlerie d’un jeu où chacun avance et recule dans un même mouvement.

Sabine Azema et André Dussolier (AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT)

Sabine Azema et André Dussolier (AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT)

Soit un homme et une femme (le tandem Azéma – Dussolier, éternel là-aussi) que le hasard d’un vol à l’arraché met sur la même route. Chacun s’aperçoit assez vite que sa douce folie trouve un écho chez l’autre … De là à donner à ces « Herbes folles », la Palme, ce serait beaucoup s’avancer. Mais c’est un bonheur d’intelligence et de drôlerie. Pour preuve, à la projection, hier soir, mon confrère juste derrière moi, un journaliste de langue espagnole, s’esclaffait à chaque réplique, tout en enfonçant ses genoux dans mon dossier. Resnais, mieux qu’Almodovar ?

Ce matin, Quentin Tarantino, le « sale gosse » du cinéma américain, a fait son entrée en piste, avec ses éperons et son grand chapeau. Car sa fresque historique « Inglourious Basterds » traite de la seconde guerre mondiale sur le mode épique du western, avec Brad Pitt dans la peau de John Wayne. C’est futé. Avec des scènes savamment orchestrées. Et un final grandiose. J’y reviendrai … peut-être.

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Mercredi 20 mai 2009


 

De gauche à droite : Luc and Jean-Pierre Dardenne (AFP PHOTO / FRANCOIS GUILLOT)

De gauche à droite : Luc and Jean-Pierre Dardenne (AFP PHOTO / FRANCOIS GUILLOT)

C’est une institution bien installée dans le Festival : la leçon de cinéma, donnée par un réalisateur de renom. On y parle pas de contenu, mais de technique, de formation, d’écriture, de travail avec les acteurs, de son et de lumière … Bref, tout ce qui se joue dans les coulisses d’un film.

De prestigieux cinéastes s’y sont essayé, avec des résultats inégaux. Il faut dire que « l’accoucheur » a son importance. Michel Ciment critique et rédacteur en chef de la revue Positif, qui mène maintenant la « leçon », tient parfaitement ce rôle là.

Hier, les frères Dardenne, auteurs de deux Palmes d’or, « Rosetta », en 1999, et « L’enfant », en 2005, étaient sur le grill. « Savez-vous qui des deux est Luc, et qui est Jean-Pierre ? », me demande ma voisine de droite. Ma réponse ne l’aide pas. « Je suis comme vous. Pour moi, ce sont les frères Dardenne. C’est tout. Comme les Taviani : je n’ai jamais réussi à distinguer Paolo de Vittorio ».

Mon voisin de gauche lève une paupière, mais c’est pour me demander si j’ai une invitation pour le « Tarantino », demain, avant de retomber dans la torpeur. Rien d’exceptionnel. A mi-festival, nuits courtes et files d’attente interminables, sous le soleil, peuvent venir à bout des plus valeureux.

Voilà les deux frères belges qui s’installent. Je fais bien attention à la présentation : Jean-Pierre a les cheveux blancs, c’est l’aîné. Luc a une mine plus juvénile, et la parole moins facile.

Leur leçon est brillantissime. Ils se racontent : autodidactes repérés à Liège, encore jeunes adultes, par Armand Gatti, metteur en scène d’un théâtre social et militant. Plusieurs années dans le documentaire. La déception après deux première fiction avec des acteurs professionnels. « On s’est senti comme paralysés. On a décidé de reprendre notre liberté ».

Leurs explications sont d’une grande limpidité. Le travail a deux, uniquement, des préparations de films dans le plus grand secret, plusieurs réalisations caméra à l’épaule, comme un reportage de guerre, sans qu’on puisse deviner où et quand aura lieu le prochain guet-apens. Comme pour « Rosetta », en guerre contre la société. Des acteurs non-professionnels, des visages neufs, sans passé cinématographique : Emilie Dequenne (« Rosetta »), choisie pour son « physique agricole et sa peau qui rougit dès qu’elle vit une émotion ». Ou Jérémie Renier, le vendeur de « L’enfant ».

Jérémie Renier avait 15 ans, et aucune expérience d’acteur, quand il a tourné son premier film avec les Dardenne : « La promesse ». Je me souviens très bien de sa projection à la « Quinzaine des réalisateurs ». C’était en 1996. Un vrai choc ! Personne ne connaissait les deux cinéastes belges.

Depuis, Jérémie Renier a tracé son chemin. Heureux hasard de la programmation, l’acteur est à l’affiche d’un film projeté quelques heures après la leçon de cinéma, dans la section « Un certain regard » : « Demain dès l’aube », de Denis Dercourt, l’auteur de « La tourneuse de pages ».

Jérémie Renier est maintenant un acteur professionnel, mais il a su garder sa silhouette maladroite et son air perdu. Les cinéastes qui l’ont fait travailler après « La promesse » ont su jouer de cette fragilité, qu’ils se sont gardés d’abîmer. Dans « Demain dès l’aube », il joue un ouvrier passionné par les campagnes napoléoniennes, membre d’un groupe qui les reconstitue, mais trop faible pour résister au jeu morbide qui s’est mis en place. Son grand frère vole à son secours … C’est un film original et réussi.

Jérémie Renier, Emilie Dequenne, mais aussi Olivier Gourmet, compagnon de route des deux frères. Auteurs de grands films mais aussi dénicheur d’acteurs, qui savent jouer … sans se la jouer. L’école Dardenne !

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Mardi 19 mai 2009


Pedro Almodovar et Penelope Cruz  (AFP PHOTO / FRANCOIS GUILLOT)

Pedro Almodovar et Penelope Cruz (AFP PHOTO / FRANCOIS GUILLOT)

Son film était attendu avec fièvre, et son nom sur toutes les lèvres. Pedro Almodovar ! Le cinéaste espagnol aura t-il ENFIN la Palme d’or qu’il mérite tant ? Lui, dont les films concurrent à Cannes depuis des lustres (« La fleur de mon secret », « Tout sur ma mère » ou « Parle avec elle »), mais ne sont repartis, jusqu’à présent qu’avec des accessits. Justice lui sera t-elle enfin rendu ?

Telles sont les questions qui taraudent la Croisette depuis l’ouverture du Festival. Ce matin, le voile du mystère a commencé à se déchirer, avec la projection de son nouvel opus : « Etreintes brisées » (sortie le 27 mai). Un titre qui, à lui seul porte amours fous, espérances déçues, et émotions en soufflet d’accordéon.

Force est de constater qu’il tient son cahier des charges, notre bougre hispanique, rangé de la Movida, mais devenu un couturier hors pair de mélo latino. Tous les ingrédients y sont : amour, jalousie, possessivité, glamour, fuite éperdue des amants, vengeance, mort et remords … Avec une époustouflante maîtrise de la mise en scène, du tempo, et du mélange des genres dont, ici, le film dans le film.

Comme toujours avec Almodovar, on pense qu’il n’osera pas aller jusque-là, dans la passion façon roman de gare, le mélo éculé, le drame téléphoné, ou le rebondissement annoncé avec clignotants et gros nez rouge. Et pourtant, il y fonce. Mais avec un tel naturel, des références à faire verdir un cinéphile, sur l’air de « vous avez vu , moi aussi je connais les classiques», et une telle élégance – même si certaines scènes sont vivement déconseillées à la jeunesse – qu’on veut le suivre, et qu’on en redemande encore lorsque la lumière se rallume. Et les acteurs ! Luis Homar, Blanca Portillo, José Luis Gomez … Tout dans le style … Ou Pénélope Cruz, à propos de qui tous les superlatifs ont déjà été utilisés. Lequel ajouter ?

Pedro, si je peux me permettre cette familiarité toute festivalière, peut-être pas la Palme. Car, à mon humble avis, tu as déjà fait encore mieux qu’ « Etreintes brisées », mais l’accessit juste en dessous. S’il existe.

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Mardi 19 mai 2009


L'acteur et le footballeur Eric Cantona (AFP PHOTO / FRANCOIS GUILLOT)

L'acteur et le footballeur Eric Cantona (AFP PHOTO / FRANCOIS GUILLOT)

 Collectif est le mot du jour. Il éclate dans le film de Ken Loach, « Looking for Eric », où retrouver les solidarités perdues apparaît comme le plus sûr, mais aussi le plus agréable , moyen de faire face aux difficultés. Avec Eric Cantona, l’ancienne vedette de l’équipe de Manchester United, dans l’un des rôles principaux, autant dire que Ken Loach file avec délice la métaphore de l’esprit d’équipe. C’est chaleureux et réconfortant.

Eric Cantona y apparaît tel un fantôme venu aider un postier père de famille, à arracher de très sales draps l’un de ses beaux-fils. Royal, hiératique même, avec ses sourcils froncés et l’air d’être éternellement envahi par les pensées, même s’il les exprime au compte-goutte, et sous la forme de ses légendaires aphorismes, Cantona a raflé la vedette à Loach.

Le film, dont le footballeur a en fait eu l’initiative, a d’abord été longuement applaudi à la projection de presse du matin, puis une véritable haie d’honneur attendait Cantona à l’entrée de la conférence de presse. Si rien d’essentiel ne s’y est dit, la connivence entre foot et cinéma, comme la joie du tournage, étaient palpables.

Cet après-midi, changement de ton, mais vraiment pas d’esprit avec « Irène », le nouveau film d’Alain Cavalier, l’auteur du film « Thérèse », resté dans toutes les mémoires. Avant que la séance ne commence, j’entame la conversation avec mon voisin d’à-côté. L’homme, âgé d’une petite soixantaine, me raconte qu’il est responsable d’un cinéma associatif à Dieulefit, une petite ville de la Drôme, en même temps qu’il exerce le métier de forgeron, « depuis quatre générations », tient-il à préciser, comme pour se démarquer de la vague néo-rurale.

« Le cinéma est une passion pour moi, poursuit-il. Ce sont mes enfants qui m’ont entraîné au Festival de Cannes. Je me suis d’abord demandé ce que j’allais bien pouvoir y faire. Maintenant, je regrette de ne pas y être allé plus tôt ! Ce que j’aime par dessus tout dans le cinéma, c’est de se retrouver au milieu des autres. C’est ça la vraie vie ! ».

Alain Cavalier, arrivé sur la scène, semble poursuivre la pensée de mon forgeron cinéphile. «Vous êtes un millier dans la salle à voir pour la première fois mon film. Chacun y verra quelque chose de différent du voisin, mais nous l’aurons tous regardé ensemble, en même temps. C’est le plus important ».

Pas facile, pourtant « Irène », dans lequel le cinéaste poursuit son journal intime filmé. Irène, c’est le prénom de sa femme, décédé d’un accident de voiture en 1972. Une femme inquiète et insatisfaite qu’Alain Cavalier a du aimer passionnément.

A sa manière, habituelle maintenant, le cinéaste se met en scène. Il relit son journal intime de l’époque, et revient sur les lieux de leur amour. L’œuvre pourra paraître impudique, mais elle drôlement courageuse, sans autre finalité que de tenter de comprendre des évènements et ses sentiments, remontés à la surface sans crier gare, mais aussi de se faire pardonner erreurs et lâchetés, dont on porte forcément le poids.

Dans le film de Ken Loach, l’autre Eric, le postier anglais fou de foot, vit le même tourment : il a quitté femme et enfant trente ans auparavant, sans jamais donner d’explication, et se délivre finalement de la culpabilité grâce aux conseils de Cantona. Comme quoi le foot a d’insoupçonnables vertus thérapeutiques.

A demain.

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Lundi 18 mai 2009


par Philippe Royer

L’un part, l’autre arrive. Hier après-midi, nos bus se sont croisés sur l’autoroute entre Nice et Cannes. Quelques infos échangées par téléphone, et me voilà d’attaque, tandis que France s’envole, le cœur sans doute un peu gros.

Oups ! Quelle chaleur. 21 ° à l’ombre. Je range ma veste, je sors mes lunettes de soleil, j’attrape mon badge, je prends l’air forcément absorbé du festivalier, et je saute sur ce tapis roulant (au sens figuré) qui me mènera, jusqu’à dimanche prochain, sans jamais ralentir, de projections en conférences de presse.

La première soirée a été rude. Un vrai coup de massue ! Pensez donc, deux films coup sur coup où rode le malin…

Le titre du premier ne laisse aucune ambiguïté : « Antichrist », de Lars von Trier, en référence à l’Antéchrist, de Nietzsche (sortie en salles le 3 juin prochain). Le Danois, déjà deux fois primé à Cannes , avec « Breaking the Waves » (Grand prix, en 1996) et « Dancer in the dark » (Palme d’or 2000), nous entraîne, une nouvelle fois, dans ses fantasmes morbides. « Antichrist » est né au sortir d’une récente et grave dépression de plusieurs mois, affirme t-il, et reprend des images mentales qui lui seraient apparues.

Dans ce film, un couple (les acteurs Charlotte Gainsbourg et William Defoe) se retire dans sa cabane isolée au milieu de la forêt, pour tenter de clore la période de deuil et de se reconstruire, après la mort accidentelle de leur enfant. Mal leur en prend, si l’on peut dire. Car, quelques temps auparavant, la jeune femme a rédigé à l’ombre des grands arbres sa thèse sur les sorcières, attirant de fort mauvaises ondes. Très vite, une lutte sans merci s’engage entre l’homme et la femme, qui se focalise sur le sexe, avec des scènes particulièrement crues à la clé.

Glauque, le mot est faible. Certaines scènes sont tellement outrées, avec une symbolique particulièrement lourde, qu’elles tombent dans le grotesque, déclenchant un rire … nerveux. On retrouve ce sadomasochisme si présent dans l’œuvre de Lars von Trier, déclenché par la culpabilité rongeant l’un ou l’autre des personnages. Une thématique héritée quasi directement de Dreyer, père fondateur du cinéma danois, et grand angoissé. N’empêche, il y a une atmosphère à la Tarkovski (à qui le film est d’ailleurs dédié), l’auteur russe de « Stalker » ou de  « Nostalghia », qui ne laisse pas indifférent. Mais, hélas, sans la sobriété du maître russe, qui a magnifiquement retranscrit dans ses films la puissance de la nature et la solitude de l’homme.

FRANCE-FILM-FESTIVAL-CANNES-TZAR Pavel Lounguine (AFP PHOTO / VALERY HACHE), un « vrai » Russe, se met, lui, dans les traces d’Eisenstein, et de son « Ivan le Terrible », réalisé à la demande de Staline. « Tsar » évoque les dernières années du fondateur du système politique russe, basé sur l’autoritarisme et l’arbitraire. Paranoïaque, trouvant chaque jour dans son entourage, en ces années 1580,  de nouveaux conspirateurs à la solde de la Pologne, l’ennemi numéro un, Ivan inaugura un régime de terreur. Un moine orthodoxe, dont Ivan le Terrible a fait son métropolite, est le seul à lui résister. Là aussi, une terrible guerre se livre, mais spirituelle et morale, tantôt fine, tantôt brutale. Ajoutons que Pavel Lounguine a eu les moyens de ses ambitions, et de sa réflexion sur la nature du pouvoir russe, hier comme aujourd’hui. Les images sont souvent splendides. Et l’on retrouve avec plaisir ce grand cinéma épique russe, qui avait quasiment disparu. La sortie en salles est annoncée pour janvier 2010.

Ce soir d’autres nouvelles, d’Eric Cantona en particulier, vedette d’un film de Ken Loach, dont nous avons déjà dit le plus grand bien dans le numéro de Pèlerin daté du 7 mai.

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